Légende
Rencontre du troisième type à Béthune

Céline pressait le pas dans les ruelles de Béthune. Le marché de Noël parraissait au loin sur la place du beffroi mais elle avait promis à une amie de passer d’abord par un stand éphémère qui proposait le jeu dont tout le monde parlait cet hiver : Andegemon. Elle prit le raccourci qu’elle empruntait depuis des années : la venelle étroite bordée de vieux murs, celle que les anciens appelaient encore « le passage de David Vincent » en riant, à cause de cette vieille série en noir et blanc où un homme voyait des choses que personne ne croyait. Cette après-midi-là, la venelle était étrangement silencieuse. Pas un bruit de pas, pas un écho de la foule. Seulement une lumière bleutée qui pulsait doucement entre deux contreforts.Céline ralentit. Devant elle, sur une ancienne presse métallique noire trônait un plateau d’Andegemon. Les pièces en bois sculpté – tours élancées, pions effilés comme des flèches – semblaient presque vibrer sous la lueur. À côté, un mannequin grandeur nature : un extraterrestre gris-vert, combinaison métallique aux reflets turquoise, doigts trop longs posés sur le bord du plateau, comme s’il attendait son tour. Elle rit nerveusement. Une installation artistique, sûrement. Un coup de pub décalé pour le jeu. Pourtant, quand elle s’approcha, l’extraterrestre tourna lentement la tête vers elle. Pas un mouvement de pantin. Un vrai mouvement. Les yeux noirs, immenses, la fixèrent sans ciller. « Tu joues ? » demanda une voix douce, presque féminine, qui semblait venir de partout et de nulle part. Céline sentit son cœur cogner. Elle pensa à David Vincent, à ses courses folles pour prouver ce qu’il avait vu. Elle pensa aussi aux vaisseaux lumineux de Rencontres du troisième type, à cette musique qui monte et qui appelle. Elle posa son sac de courses. Ses doigts frôlèrent le pion en forme de flèche blanche. « Juste une partie », murmura-t-elle. L’extraterrestre inclina la tête, comme pour dire « bienvenue ». La venelle disparut autour d’eux. Il ne resta plus que le plateau et cette étrange partie qui commençait sous les cieux azurs de Béthune. Céline ne sut jamais si elle avait rêvé, si elle avait vraiment joué, ou si, pendant quelques minutes, elle avait simplement été… invitée. Mais quand elle repartit vers le marché, son sac un peu plus léger et un petit pion blanc glissé dans sa poche, elle souriait comme quelqu’un qui vient, pour la première fois, de comprendre les règles d’un jeu beaucoup plus vaste.

Manger la pomme ou jouer à Andegemon ?

Deux sentinelles infernales, cornes altières et poitrines gravées de runes ardentes, encadrent le plateau comme des gardiens d’un pacte ancien.
Andegemon est là, pièces dressées, prêt à dévorer le temps et l’attention. La pomme rouge repose à côté, tentation classique, fruit originel.
Mais elle paraît presque fade, presque inutile. Car la vraie morsure, celle qui fait trembler les âmes, n’est pas dans le fruit :
elle est dans chaque coup joué, chaque pion avancé, chaque retournement de situation.
Andegemon ne tente pas. Il captive. Il possède.
Morale :
La tentation la plus puissante n’est pas celle qu’on goûte…
c’est celle dont on ne peut plus se passer.
